Le bloguepar Alfred
26 février 2019

Ces vins volontairement déclassés

par Pascale Lemieux

Le label AOC a été créé en France à la suite de la Première Guerre mondiale, période à laquelle les vins connaissaient une baisse en qualité. Les vignobles d’Arbois sont les premiers au pays à avoir obtenu la classification AOC en 1936. Aujourd’hui, bon nombre de régions viticoles de France bénéficient d’une AOC à laquelle les vignerons doivent satisfaire aux exigences du cahier des charges rattaché : une aire géographique et une aire parcellaire délimitée, un encépagement précis, la conduite du vignoble, les rendements, etc. Ces critères ont été établis à la base pour assurer la qualité et l’appartenance d’un vin à sa région d’origine et de production. Avec le temps, les cahiers des charges devenant de plus en plus étoffés, voire restrictifs, il fut de plus en plus commun de voir des vignerons quitter les AOC, soucieux de produire des vins d’exception et fiers ambassadeurs de leur région. Je vais vous dresser le portrait de quelques domaines qui ont choisi le déclassement en vin de pays plutôt que de perdre l’identité et le caractère unique de leurs vins.

Avez-vous déjà entendu parler du domaine Trévallon et ses vins d’exception des Alpilles? Eloi Durrbach, vigneron emblématique de Provence, est à la tête de cette petite exploitation familiale (17 hectares) au cœur d’un paysage de roches blanches calcaires et de garrigue. Pour bénéficier de l’AOC Baux de Provence, il serait restreint à ce que la proportion du Cabernet-Sauvignon soit inférieure ou égale à 20 % de l’encépagement pour les vins rouges. Il a donc fait un pari en déclassant volontairement ses vins qui sont composés d’un assemblage à parts égales de Cabernet-Sauvignon et de Syrah. Après tout, le cépage Cabernet-Sauvignon était présent dans cette région avant l’arrivée du phylloxéra. C’est ce désir d’authenticité qui lui a valu aujourd’hui une réputation et un style original attribués à ses vins qui font le bonheur des amateurs dans le monde entier. Ses vins de garde, en rouge comme en blanc, méritent d’être attendus une dizaine d’années afin de pouvoir en apprécier pleinement leur complexité.   

Un autre vigneron talentueux digne de mention qui s’est vu retiré d’une AOC, cette fois à Rasteau, est Jérôme Bressy du Domaine Gourt de Mautens. Depuis le millésime 2010, ses vins sont offerts en Vins de Pays de Vaucluse pour la simple raison qu’il interprète les cépages rares du terroir de Rasteau. Cela n’empêche pas le vigneron de se démarquer depuis qu’il a quitté l’appellation en produisant des vins singuliers de précision. Il travaille une douzaine d’hectares en biodynamie et cultive une mosaïque de cépages, dont les vieux cépages du Rhône : Counoise, Vaccarèse, Terret, Cinsault, Picpoul… Les vignes sur le domaine vont de 30 à 100 ans, elles sont cultivées en gobelet et produisent de faibles rendements. Les vinifications sont entreprises avec soin (tri à la vendange, tri grain par grain sur table, élevages longs de 30 à 35 mois). Il va sans dire que Jérôme Bressy est passé maître dans l’art de l’assemblage en créant des vins uniques à partir des plus belles expressions parcellaires de ce terroir de marnes argilo-calcaire.            

D’excellents vins devenus emblématiques de la Savoie dont les mérites ont été vantés dans les dernières années sont issus du Domaine des Ardoisières. Ce domaine, c’est avant tout la collaboration entre Michel Grisard, vigneron-pionnier de la région et l’ingénieur agronome chevronné Brice Omont. Cette association est née d’un amour pour le terroir des coteaux de Cévins et les cépages savoyards. Ces vins de montagne (issus de pentes pouvant aller jusqu’à 70 %) représentent le renouveau des vins de la région. Ce n’est pas un hasard si le choix des noms pour leurs cuvées est en référence aux sols; schiste, quartz, argile blanche… Ces vins de terroir sont dotés d’une grande pureté et minéralité. En appellation IGP Vins des Allobroges, bien qu’ils ne puissent bénéficier de mentions de cépage sur leur étiquette comme l’AOC Savoie, ils ont su se distinguer, si bien que l’on s’arrache les vins de ce domaine depuis la dernière décennie. Aujourd’hui, le Domaine des Ardoisières porte fièrement la bannière des vins de Savoie partout en France, notamment sur la carte des vins de grands restaurants étoilés. Ils sont offerts au Québec en importation privée à la QV. 

À ce jour, nombreux sont les vignerons français qui produisent des vins sans appellation, et ce, pour avoir plus de liberté dans leurs pratiques. Les critères imposés dans les cahiers des charges sont-ils aujourd’hui à ce point restrictifs qu’ils privilégient les vins sans défauts aux vins d’expression? Une chose est certaine; sur des terres plus abordables que dans les régions prestigieuses du Bordelais ou de la Bourgogne, disons en Savoie ou en Provence, il est peut-être même avantageux de ne pas faire mention de l’appellation sur l’étiquette. Un bon vin avec une AOC des moins prestigieuses se vendra moins cher qu’un bon vin sans appellation. Je vous laisse cette semaine sur un coup de cœur qui ne vous laissera pas indifférent. 

AlfredL'expert en vin.

Démarrez votre expérience Alfred dès aujourd'hui : S'abonner