Le bloguepar Alfred
5 février 2019

Et la lumière bue! — Château d’Yquem

par Le Coureur des Bois Bistro Culinaire

Par Sophie Lamontagne – Le Coureur des Bois Bistro Culinaire
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Il y a de ces vins qui sont les compagnons de notre quotidien : ceux qu’on choisit par un beau soir de semaine, sans prétention, qu’on partage avec amis et tendre moitié dans le plaisir et la légèreté. Puis, il y a ceux d’exception. Ceux qui, par leur seule dégustation, imprègnent aussi bien la mémoire que l’imaginaire. Les noms de grands rouges vous traversent sûrement l’esprit à cette idée. Or, au-delà des Cros Parantoux et des Petrus de ce monde, au-delà de la ribambelle de cabernets et de syrah qu’on pourrait vous nommer et malgré le souhait bien senti de profiter d’un vin sec et structuré, tous s’accorderont sur la grandeur d’un liquoreux : Yquem. 

L’expression pourriture noblen’est pas à prendre à la légère dans le cas du Château d’Yquem, car ce vin en est indéniablement un de noblesse, tant par son profil que son histoire. Situé à Bordeaux, la terre appartenant au duché d’Aquitaine au Moyen-Âge puis rattaché à la couronne de France au XVesiècle, on ne peut parler de ce domaine sans mentionner la comtesse Françoise Joséphine de Lur-Saluces. À l’instar de la Veuve Clicquot en Champagne, c’est elle qui reprend la gestion d’Yquem à la mort prématurée de son époux. On lui doit notamment la construction du chai du domaine, geste d’une audace sans nom pour l’époque, mais également sa renommée internationale ainsi que sa préservation lors de la Révolution. Les descendants de celle que l’on appelle la Dame d’Yquem lui ont évidemment fièrement emboîté le pas. Parmi eux, Romain-Bertrand de Lur-Saluces, son petit-fils. C’est sous sa direction que le château reçoit la mention unique de Premier cru supérieur en 1855. Son nom en est ainsi immortalisé comme le sont les Grands Crus classés, ses voisins pas si lointains.

Pour notre plus grand bonheur, la légende d’Yquem survit à la crise du phylloxera et aux guerres mondiales, bien qu’elle ait été momentanément réorientée en hôpital militaire. La gestion rigoureuse du domaine aura sauvé les millésimes les plus pauvres et lui permet de jouir aujourd’hui d’une réputation toujours mythique.

Yquem, c’est ce que l’or et la soie goûteraient si l’on pouvait les traduire en arômes. Frédéric Dard en parle avec une poésie sans nom : « Une noblesse exquise descendue en vous comme une lumière. Car l’Yquem, c’est aussi lumière. De la lumière bue ! » Il compare sa longue finale à la musique, faisant allusion « au silence qui suit Mozart, qui est encore du Mozart ». Cette richesse naît de l’ensemble des circonstances du terroir uniques. Les sols de graves de la région de Sauternes accorde à la vigne toute la chaleur nécessaire à son bon mûrissement tandis que l’argile, présente tout au long de la mosaïque géologique des 113 hectares du domaine, lui confère ses réserves d’eau. L’humidité joue évidemment un rôle d’importance capitale lors de la production de ce vin puisqu’indispensable au développement du botrytis — cette fameuse pourriture noble, qui transforme de façon sublime l’assemblage de sémillon et de sauvignon blanc. Corps, fraîcheur et douceur s’unissent ainsi en un équilibre parfait devant l’aboutissement de ce vin d’exception.

Château d’Yquem 2015

Un millésime chaud qui se traduit dans la richesse de ses arômes. Miel, citron confit, marmelade d’orange, vanille : tout dans le nez de ce vin évoque la confiserie et la gourmandise. Sa structure est opulente et racée, équilibrée par la fraîcheur typique de son encépagement. Désigné comme le millésime du siècle par plusieurs, le potentiel de garde du 2015 sera difficilement égalé.

Château d’Yquem 2014

Des vendanges précoces, dont le quart effectué avant la mi-septembre, transmettent à ce millésime une vivacité remarquable. Le nez est expressif et s’ouvre sur des arômes de zestes de citrons confits, d’abricots et de fleurs de tilleul. La bouche est soyeuse, mais franche et rafraîchissante ; l’acidité du vin vient trancher son caractère sucré et généreux, lui conférant ainsi un équilibre difficilement comparable.

Château d’Yquem 2003

Si les jeunes millésimes se démarquent par leur grande fraîcheur, l’élégance des plus vieux est loin d’être à négliger. 2003 est reconnu pour ses chaleurs intenses et ses pluies de début septembre qui ont permis un botrytis total et des vendanges en une seule trie. Le nez évoque surtout le safran et l’écorce d’orange séchée, ainsi que la cannelle. Le vieillissement aura assagi le sucre et l’acidité du vin, mais son équilibre et sa longueur en bouche continuent à charmer le dégustateur.

AlfredL'expert en vin.

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