Le bloguepar Alfred
6 novembre 2018

Le premier des premiers : Harlan Estate

par Hugo Duchesne

Écrit par Hugo Duchesne, sommelier en chef chez Le Coureur des Bois Bistro Culinaire.
___

Le 4 octobre dernier, Le Coureur des Bois a eu l’honneur d’accueillir François Vigneau du mythique domaine de Napa Valley Harlan Estate. Ce domaine, plus précisément situé à Oakville, a été fondé par Bill Harlan en 1984. Le premier millésime, 1990, a été commercialisé en 1996. Ce sont des terres sauvages avoisinant 97 hectares, mais dont seulement 17 sont plantés en cépages bordelais, à raison de 70 % en cabernet-sauvignon, 20 % en merlot, 8 % en cabernet franc et 2 % en petit verdot. 

Ce vignoble est une combinaison de parcelles en terrasses, toutes enfouies et incrustées dans ces terres d’une splendeur naturelle se comparant à une véritable métaphore de la nature. La roche mère est complètement fracturée, tantôt volcanique, tantôt sédimentaire, et se révèle le port d’attache de vignes exposées à 360 degrés.

Les vins d’Harlan Estate sont l’équivalent d’un « premier cru » provenant des fabuleuses montagnes d’Oakville, oscillant entre 68 et 375 mètres. Un fait demeure : il s’avère difficile de dire pourquoi les vins sont si bons. Tous relèveront des facteurs évidents comme la localisation et les notions qualitatives avantageuses reliées au terroir, mais cela équivaudrait à réduire la portée des vins qui en fait, deviennent des objets aux dimensions variables.

Les vins d’Harlan ont une forme et ce n’est pas tout, ils ont également un volume en ce sens qu’ils remplissent un espace, ils durent, ils ont une temporalité et ont une fonction, soit celle de nous rappeler qu’ils sont davantage que du vin : ils reflètent le caractère de ceux qui les ont créés et de ceux qui l’utilisent (oui, on utilise les vins d’Harlan Estate quand on a le privilège de les déguster). Tout converge vers une expérience et cette expérience, partagée entre le vin et le dégustateur, raconte une histoire, fera partie de la culture, deviendra un héritage.

2012 :
Le vin est somptueux. La couleur grenat foncé a des reflets violacés et demeure longtemps sur les parois. La texture est davantage dense que souple. Les fruits noirs sont vibrants : mûres très mûres/cassis acidulé/prunes confites. Les tanins sont gras et collants : ils rappellent une cire soyeuse. La maturité est exemplaire et exempte de toute lourdeur.

Éloge de la texture.

2011 :
Les reflets violacés de la couleur sont le miroir d’une belle jeunesse. Le vin préfère la retenue à l’explosion et la pointe un iota plus végétale le confirme. Les tanins sont, l’instant d’une virgule, un peu plus austères. La matière est cependant en total équilibre et porte en elle un degré d’énergie et de pure précision.

Clou de girofle/menthol/cuir/petits fruits plus acidulés : nuances très complexes en finale.

Éloge de la fraicheur.

2009 :
Robe dense couleur grenat soutenue.

Nez assez classique de crème de cassis/réglisse fondue/viande fumée/braises chaudes/graphite.

Le vin s’est délesté de toute charge tannique et révèle un merveilleux équilibre de richesse, de volume et d’acidité.

Haute couture et charme.

2006 :
Le violacé cède le pas au grenat, le tout traduisant une infusion des plus patientes. Fruits rouges sirupeux, fruits noirs à l’apogée de la maturité, le vin insiste sur le cassis et le bois de cèdre, la réglisse et le sous-bois, la terre et l’arôme du bois torréfié, est-ce la vanille, le chocolat, au final, l’élégance et la pureté prennent corps dans le vin, le rendant homogène et riche.

Épique.

1996 :
La seule option plus claire au grenat en guise de signe d’évolution. Un portrait plus tertiaire renvoie à des arômes de sous-bois/terre brûlée/argile/tabac/encens.

Vin somptueux redevable à l’identité de parcelles uniques où les tanins soyeux, l’acidité intégrée et l’alcool en poids principal conjuguent un équilibre incontestable.

2013 :
Grenat violacé profond.

Fruits rouges ayant une réelle épaisseur et fruits noirs collants propulsent des cerises encore chaudes, avec des prunes, avec des bleuets. Des épices douces à la sauge avec de la lavande et des sous-bois.

Le vin est condensé avec énergie et supporte admirablement des milliers de tanins aux grains fins entrecoupés par des étages de fruits.

En route vers une éternelle jeunesse.

En conclusion, la terre parle de possibilités et le but du vigneron est d’exprimer ces possibilités, de capturer, les mains noires, le meilleur de ce qu’elle a à offrir. Les six millésimes possèdent tous des éléments de grandeur : la force combinée à l’élégance, l’extraordinaire complexité, le potentiel de vieillissement remarquable et surtout, tel un leitmotive, une richesse sans lourdeur.

C’est à se demander, à force d’innocence, pourquoi tous les vins ne goûtent-ils pas comme celui-là. Ce vin fait route à part, parmi les premiers, comme étant le premier des premiers.

___

PHOTO:
François Vigneau – Harlan Estate accompagné de l’équipe du Coureur des Bois Bistro Culinaire.

AlfredL'expert en vin.

Démarrez votre expérience Alfred dès aujourd'hui : S'abonner