Le bloguepar Alfred
20 novembre 2018

La mythologie gréco-romaine, la vigne et le vin

par Xavier Larkin-Doucet

La Grèce antique occupe une place importante dans l’étymologie, dans les allusions ou dans les comparaisons couramment utilisées et qui sont illustrées par certaines des expressions les plus colorées de la langue française. Par exemple, lorsque l’on fait référence à des mesures dites « draconiennes », il s’agit en fait d’une allusion à un tyran de la Grèce archaïque (vers 620 avant J.-C.) à Athènes nommé Dracon et reconnu pour avoir instauré des mesures très strictes, soudaines et particulièrement acerbes. Dans le domaine de la vigne et du produit de celle-ci, le vin, ces influences sont également perceptibles. En effet, l’emploi du mot « nectar » par certains critiques en vin est souvent lié à des vins particulièrement bons ou est utilisé en guise de synonyme du produit qui est extrait des raisins, après les vendanges. Il est intéressant de noter que le mot « nectar », lorsqu’on le traduit du grec ancien à la langue de Molière, signifie « la boisson des Dieux de l’Olympe », un signe évident d’une influence très forte de cette mythologie grecque, l’Olympe faisant référence au Mont Olympe en Grèce (2917 mètres de hauteur) qui représentait, dans l’imaginaire des Grecs, la résidence des divinités qui se retrouvaient dans un grand palais où des festivités éternelles et constantes avaient lieu.

S’il est presque certain qu’aujourd’hui, plus aucun historien ou spécialiste de la période ne croit que le Mont Olympe était véritablement le lieu de résidence des Dieux grecs, il est crucial de rappeler que le peuple de la Grèce croyait fermement en cette mythologie qu’était la leur, malgré sa grande complexité et ses aspects parfois carrément contradictoires. Un exemple probant de ceci se retrouve par la découverte de tablettes mycéniennes en linéaire B (une forme archaïque du grec ancien) dans lesquelles on y retrouve la mention du culte d’un certain « DI-WO-NI-SO-JO » — pour Dionysos— preuve que la pratique de son culte, et de la mythologie en général, remonte à, au moins, à la période de l’Helladique récent (1600 à 1200 avant J.-C.), pendant l’Âge du Bronze (2700 à 1100 avant J.-C.).

Dionysos : une divinité devenue symbole de la « nature humaine »

Parmi les très nombreux personnages et mythes liés au vin, le plus important est sans surprise Dionysos, dieu du vin, de l’extase, de la collectivité et de la mort. Après une enfance difficile et une jeunesse parsemée d’événements tous les plus invraisemblables les uns les autres, Dionysos— qui signifierait « deux fois né » selon certaines interprétations étymologiques — quittera les hauteurs du Mont Olympe afin d’errer notamment en Grèce, en Égypte et en Syrie afin de propager la culture de la vigne et la façon de produire le vin à tout le bassin Méditerranéen. Lié également à l’ivresse, le culte de Dionysosse propagea à l’entièreté de la Grèce très rapidement, faisant ainsi de lui une des divinités les plus importantes de la mythologie grecque.

Tel que l’indique l’historien Joël Schmidt dans son Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, il devint : « le symbole de la puissance enivrante de la nature, de la sève qui gonfle les grains de raisin et qui est la vie même de la végétation ». Représenté dans les œuvres d’art sous une forme d’un dieu jeune, aux front et corps entourés de vignes et de grappes et souvent flanqué de personnages féminins que sont les « nymphes », sa popularité et sa longévité dans les influences qui persistent encore aujourd’hui dans notre société peuvent s’expliquer par le fait que, de par ces « responsabilités », c’est-à-dire le vin, l’extase et la mort, il devenait ainsi un être beaucoup plus près de la nature humaine que les autres divinités antiques. En agissant également à titre de protecteur des beaux-arts et du théâtre, des éléments centraux de la Grèce antique et également par le simple fait d’être lié à la mort alors que les Dieux étaient plutôt généralement considérés comme éternels et immortels, son culte attira de très nombreux disciples qui y voyaient une divinité qui était, en quelque sorte, plus près des humains.

Les mythes de la vigne et les effets « ambigus » du vin et de l’ivresse

La vigne, selon la légende la plus largement propagée, a été un cadeau de Dionysos au roi Oénée. Cette légende est également accompagnée d’une histoire connexe qui soutient que le berger de ce même roi, Staphylos(qui signifie « grappe » en grec), avait aperçu une de ses chèvres très heureuses après avoir mangé du raisin, ce qui lui donna l’idée d’en extraire le jus afin de le transformer en vin. Outre ces deux mythes, la vigne et le vin apparaissent dans moult autres légendes et histoires. Du point de vue historique, l’importance de la culture de la vigne est considérée égale à celle de la culture du blé en tant que première manifestation de ce que les historiens appellent la « civilisation agricole ».

Ainsi, le produit de la vigne, en l’occurrence le « nectar » qu’est le vin, permettait aux Grecs de ressentir, en quelque sorte, la joie et l’ivresse procurée par une boisson aux origines divines qui leur était désormais rendue accessible. De ce côté positif découle également un aspect plus négatif du cadeau du vin offert aux humains par la divinité « à passion » Dionysos qui est très bien résumé par l’auteur du Dictionnaire amoureux de la mythologie, Jacques Lacarrière : « Partout où il passa, Dionysos provoqua [aussi] des drames et des morts sanglantes. Sans doute le mythe veut-il marquer par là le pouvoir ambigu du vin et de l’ivresse, sa faculté d’élever l’homme jusqu’aux sphères divines ou au contraire de le rabaisser au rang d’un animal ». En effet, l’Antiquité grecque est parsemée de légendes et de mythes qui touchent autant des divinités que des humains et qui évoquent des drames et meurtres qui sont commis sous l’influence enivrante du vin.

Et la mythologie romaine dans tout cela ?

En ce qui concerne la mythologie romaine, qui reprend l’essentiel des personnages et l’univers de la mythologie grecque sous de nouveaux noms, Bacchus (l’équivalent romain de Dionysos) n’atteint pas du tout les mêmes niveaux de popularité que son prédécesseur. En tant que divinité du vin, de la vigne, de la débauche et de la licence, son rôle dans la mythologie romaine fut très effacé, malgré l’importance certaine et prouvée par les découvertes archéologiques de la culture de la vigne au sein de l’Empire romain. Vénérés par peu d’adeptes, ceux-ci furent constamment combattus par le Sénat romain qui tentait de mettre fin au désordre qui découlait des diverses activités poursuivies (appelées « les Mystères ») par ces initiés souvent enivrés.

En somme, la vigne et le vin font partie intégrante et occupent une place importante au sein des mythologies fondatrices de notre société, des influences qui se répercutent également dans l’industrie du vin qui reprend de nombreux éléments tirés de la mythologie gréco-romaine. En effet, autant pour les noms de produits, pour les agences que pour les critiques en vin et les sommeliers, l’étymologie d’un grand nombre de termes et de descriptions tire leurs origines de ces mythes et légendes. Malgré toutes ces constatations, un élément a réussi à transcender toutes les époques, et ce, depuis le début de l’Âge du Bronze jusqu’à aujourd’hui : la joie et le plaisir de la dégustation du vin. La culture de la vigne et les techniques de vinification évoluant sans cesse et les produits atteignant des sommets d’excellence toujours plus hauts, il ne fait aucun doute que les « adeptes » du « culte du vin » deviendront aussi, sinon plus nombreux que les initiés au culte de Dionysosen Grèce antique pouvaient l’être !

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Sources :
Jacques LACARRIÈRE. Dictionnaire amoureux de la mythologie.Paris, Plon, 2006, 555 pages.
Joël SCHMIDT. Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine. Paris, Larousse, 2013, 280 pages.
M.-C. AMOURETTI et al. Le monde grec antique. 5eédition, Paris, Hachette supérieur, 2011, 351 pages. Collection « HU Histoire ».
Robert A. SEGAL. Mythologie en 30 secondes. Montréal, Hurtubise, 2012, 160 pages.
Robin HARD. The Routledge Handbook of Greek Mythology. 7eédition, London, Routledge, 2008, 776 pages.

AlfredL'expert en vin.

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